Précaution d’usage: Ni leçon ni conseil !
Je veux juste, dans ces « articles », témoigner, raconter « MES » expériences et mettre ici en débat éventuel (avec celles et ceux qui voudraient le nourrir) les conclusions provisoires que j’en tire aujourd’hui avec le recul, l’humilité et la légèreté qui s’imposent

1. La place du jeune public ? La première !

Si l’on adhère à cette conviction selon laquelle la rencontre avec l’œuvre d’art peut permettre à l’individu de mieux comprendre la marche du Monde, d’y trouver sa juste place et de participer à son évolution,
Si l’on accepte l’idée que ce n’est que dans la multiplicité de ces rencontres que l’individu pourra tracer, à travers les propositions d’univers singuliers, de cultures, de pratiques artistiques, de visions du monde, le chemin de sa vie,
Si l’on accrédite l’hypothèse que cette rencontre, pour être efficace, doit se préparer, se domestiquer, s’initier afin de nourrir le spectateur en plaisir, émotion et intelligence…

Alors on donnera au jeune spectateur la place qui lui revient : la première.

Non pas parce que l’enfant constitue le spectateur adulte de demain (vision mercantile, jamais vérifiée, qui ne me convainc guère) mais parce que la fréquentation de l’Art, en général et du spectacle en particulier, doit faire partie de la formation de l’Etre Humain

On peut vivre sans Arts… mais vraiment moins bien !

2. Quels spectacles programmer ?

On pourrait dire, comme une boutade, qu’il existe deux sortes de spectacles: ceux qui sont visibles par tous (les bons) et ceux qui ne sont visibles par personne (les mauvais).
J’en retiens le fait que j’ai toujours trouvé beaucoup de plaisir personnel à une représentation prétendument destinée aux enfants
– parfois en observant la réaction des enfants, tantôt inattendue, parfois surprenante, toujours intéressante et riche d’informations sur le fonctionnement et les personnalités de nos chères têtes blondes
– parfois par la forme artistique choisie et, personnellement, souvent par les esthétiques et les utilisations des techniques des arts plastiques particulièrement inventives
– parfois par les thèmes abordés souvent ambitieux voire difficiles: « trouver sa place dans la famille, le pays, le monde » – « Le droit à la différence » – « La curiosité » – « La mort » – « l’autorité » – « Le respect » …

Mais ce que j’ai toujours privilégié, c’est ce qui se passe après la représentation. J’ai tout fait pour organiser cet « après ». Laisser l’enfant seul gérer ses émotions peut être dangereux.
Il faut qu’il puisse en parler avec ses copains et copines (pense-t-il comme tout le monde ou autrement ? A-t-il compris la même chose ? A-t-il le droit de penser autrement ?…)
Il faut qu’il puisse en parler avec l’enseignant qui saura exploiter ce moment privilégier dans tous les domaines de l’apprentissage (français, histoire, maths, arts plastiques…) former ses élèves à l’esprit critique, développer sa curiosité et développer le vivre ensemble au sein de sa classe.
Il faut qu’il puisse en parler en famille. Les enfants racontant le spectacle à leurs parents pendant le repas du soir me semble plus exaltant que le silence familial devant le journal télévisé.

J’ai donc toujours veillé à choisir des spectacles qui permettaient toutes ces ouvertures…
Cette exigence en élimine un nombre considérable.

3. Du point de vue des artistes

J’adhère à la formule souvent entendue:

« Le théâtre pour enfants c’est comme le théâtre pour adultes… mais en plus difficile »

L’enfant ne fera aucune concession, ne trouvera aucune excuse, ne fera aucun effort.
S’il ne comprend pas, s’il n’est pas immédiatement intéressé, s’il n’aime pas, s’il s’ennuie… c’en est fini, rien ne le retiendra et il va se « dissiper ».
L’enfant ne peux pas comprendre pourquoi il devrait « rester sage et silencieux ». Il n’est pas « à l’école », les codes ne sont pas les mêmes. Le premier « CHUTTT !!! » proféré par un adulte est le signal du début de la catastrophe que rien n’arrêtera. C’est la hantise des comédiens.

Et n’oublions pas que jouer à 9 h du matin ne fait pas forcément de la culture des comédiens.

Je le pense sincèrement, jouer pour un public d’enfants peut être passionnant, extrêmement gratifiant, mais c’est très difficile et demande du talent et beaucoup d’expérience

4. L'expérience de la Scène Nationale d'Alençon

C’est en assistant à un « Noël de Comité d’Entreprise » (et au chaos ambiant) que je me suis dit: « Non ça, vraiment ce n’est pas possible « , il faut réfléchir sérieusement et « faire quelque chose ».

Me souvenant de ma formation d’enseignant, je constate le choc subi par les enfants face aux codes liés à la représentation théâtrale. (On entre sagement, on s’assoit en ordre, puis il fait tout noir – frayeur des plus petits, pleurs parfois – pas le droit de se déplacer – même pour faire pipi – pas le droit de parler, d’appeler la maîtresse… Des gens dans beaucoup de lumière qui parlent fort, bizarrement habillés…C’est quoi tout ça ?). Comment peut-on espérer que notre bambin soit disponible pour écouter quoi que ce soit après ces premiers chocs qu’il vient de vivre ?
Donc; il faut le prévenir, lui expliquer, le « former ».
D’où l’idée d’une « Ecole du spectateur »

Par ailleurs, nous ne pouvons pas prendre le risque de proposer à un enfant une expérience unique du spectacle vivant dans l’année.
Sa « première fois » sera obligatoirement perturbée par cet environnement inhabituel.
De plus, il n’est pas sûr qu’il adhère immédiatement au « genre » de spectacle que nous allons lui proposer. (Il n’est pas obligé d’aimer les marionnettes ou la danse !). Or pour lui, comme pour les adultes, s’il a été déçu la première fois, il pensera « Oui ben moi, le théâtre, j’ai déjà vu… J’aime pas ça ! ».
D’où l’idée de mettre en place un abonnement qui conduira l’enfant au moins 3 fois au spectacle dans l’année.

Impliquer les parents m’est apparu comme une évidence pour plusieurs raisons.
D’abord parce qu’il est légitime que les parents s’intéressent à l’éducation de leur progéniture et puissent constater, de visu, la nature de nos propositions (pour le spectacle comme pour toutes les autres disciplines scolaires).
Ensuite parce que j’ai la conviction que partager une émotion et pouvoir échanger sur son ressenti est un élément constitutif de la notion même de spectateur. Que la chose se produise au sein de la cellule familiale me paraît essentiel.
Enfin, et de manière plus « intéressée », un institution qui se préoccupe particulièrement des enfants gagne évidemment le cœur des parents. Je l’ai constaté: pendant toute cette période, la Scène Nationale (et sont directeur) était « intouchable ». Malheur à qui (élu compris) oserait dire du mal… « C’est formidable ce qu’ils font pour nos gamins… Ma femme y est allée l’autre jour avec mon fils, elle a trouvé ça super !!! »

D’où l’idée de proposer un abonnement de 4 places: 3 pour l’enfant et 1 pour un parent.
Je suis allé jusqu’à imposer cette formule aux enseignants. Il leur était impossible d’amener leurs élèves une seule fois. Pour pouvoir venir au spectacle, il fallait s’abonner.

Et ici, il faut le dire, la réponse des enseignants fut extraordinaire. Ils ont tout fait: assisté à des réunions préalables sur la programmation, travaillé sur les dossiers pédagogiques que nous leur fournissions, géré les abonnements et la distribution des billets (chaque enfant avait un billet individuel et un programme, j’y tenais beaucoup), avec enthousiasme et efficacité.
Ils ont forgé ma conviction: Face aux multiples sollicitations dont ils sont l’objet, les enseignants savent se se mobiliser sans compter pour peu qu’on leur propose un projet structuré et porteur de sens.

5. Mais le jeune public coûte cher.

Vu de l’extérieur, il est très difficile de comprendre plusieurs paramètres:
1/ « Les salles sont pleines et même, vous me dites que vous refusez du monde. Et pourtant, vous faites quand même du déficit à chaque représentation ? »

2/ Vous avez une salle de 500 places et vous n’acceptez que 60 enfants par représentation ? »

Nous sommes à la limite des possibilités d’entendement de la pensée « libérale » évidemment. Je ne compte pas le nombre d’exposés que j’ai pu faire, au tableau, chiffres à l’appui… les arguments que j’ai pu développer sur les jauges nécessairement réduites pour le jeune public.

Dans le meilleur des cas, on pouvait accepter mes exigences en concluant que, décidément, nous n’existions pas « dans le même monde ».

Mais la réalité fut cruelle.
Face à la demande exponentielle des enseignants et des parents, nous en étions arrivés à un nombre de représentations, à un nombre de jeunes spectateurs accueillis et par conséquent à un budget qui nous plaçaient dans un choix assez simple (que j’exposais clairement au Conseil d’Administration puisqu’il lui appartenait, légitimement, de décider):
a/ Nous spécialisons la Scène Nationale vers le Jeune Public au détriment de son activité de diffusion généraliste et de soutien à la création pluridisciplinaire
b/Nous obtenons des tutelles (et spécialement de l’état) des subventions supplémentaires ciblées
c/ Nous mettons fin à l’expérience.

Nous avons donc demandé des aides complémentaires et les réponses furent claires et unanimes.

Nous avons donc mis fin à cette expérience unique en France.

Bien que cette décision du CA fut très difficile à vivre pour l’équipe de la Scène Nationale, pour les enseignants, les parents et même pour les membres du Conseil d’Administration, je n’ai eu aucun état d’âme.
J’avais, in situ, la démonstration d’une donnée dont j’avais déjà parfaitement conscience: En France, la vie artistique et culturelle n’est pas (encore !) inféodée au monde de l’argent. Elle ne dépend pas de la volonté des professionnels mais relève uniquement des choix politiques opérés par les élus.
Ils en ont le pouvoir, la liberté et en portent seuls la responsabilité.

Et je sais que nous sommes parvenus à le faire parfaitement comprendre à tous les bénéficiaires de cette très belle expérience.

6. Le jeune public n'a pas la place qu'il mérite

J’ai la conviction qu’à tous les niveaux, le « jeune public » n’a pas la place qu’il mérite.
Il serait très injuste, voire malhonnête, d’en faire porter la responsabilité aux artistes. L’excuse est pourtant souvent avancée: « Je ne trouve pas de bons spectacles pour enfants ! ». C’est vrai quand on en cherche pas et qu’on ne va pas les voir.
Je trouve au contraire que les créateurs qui s’intéressent à ce secteur font preuve d’une invention, d’une compétence et souvent d’un dévouement remarquables. Ils savent souvent croiser les disciplines (en particulier les arts plastiques, le cirque, la musique…) adapter leurs modes et leurs conditions de travail pour réaliser de vraies merveilles.

Je crois que le problème vient beaucoup des programmateurs qui, ne se sentant pas encouragés par leurs tutelles (voir la place du « jeune public » dans l’organigramme de la direction du théâtre du ministère de la culture, dans les directions des affaires culturelles des Régions ou des départements ou des villes) méconnaissent le dossier quand ils ne le méprisent pas.

Une preuve ?
Lorsque je menais l’expérience décrite plus haut, je participais évidemment activement aux réunions et regroupements nationaux qui s’organisaient (souvent d’ailleurs sous l’égide de l’O.N.D.A. – encore une fois aux avants-postes -). J’y rencontrais des gens magnifiques qui voyaient tout, connaissaient tout, se démenaient pour convaincre, mettre en place des actions, des projets…
Mais je n’y croisais pas un seul collègue directeur.
Souvent même, les personnes présentes n’avaient même pas le pouvoir de décision. Elles devaient en référer, car souvent la programmation « jeune public » n’était envisagée qu’après le bouclage de la « vraie programmation »… celle pour le « tout public ».

Une année le ministre (je crois bien qu’il s’agissait de Catherine Trautmann) a demandé aux institutions (CDN, SN) de programmer un cota de « Jeune Public »… La levée de bouclier a été à la hauteur de « l’outrecuidance » de la proposition !!!

Je ne juge ni ne critique personne et surtout pas mes collègues.
Je crois seulement qu’il pourrait être intéressant de se reposer, aujourd’hui plus encore qu’hier, la question de la place du jeune public dans notre société

Vous souhaitez nous faire partager vos convictions ?

Envoyez-moi vos écrits et participez à la vie de ce site.

Laisser une réponse