Mes articles à moi

Du rôle de la presse locale dans la place d’un théâtre dans la cité

Précaution d’usage: Ni leçon ni conseil !
Je veux juste, dans ces « articles », témoigner, raconter « MES » expériences et mettre ici en débat éventuel (avec celles et ceux qui voudraient le nourrir) les conclusions provisoires que j’en tire aujourd’hui avec le recul, l’humilité et la légèreté qui s’imposent

1. Des relations complexes

Mes relations avec la presse locale n’ont pas été un long fleuve tranquille. Émaillées d’anecdotes croustillantes ou sinistres, tendres ou violentes, ces trente années nous ont réunis, de gré ou de force.

2. Le contexte de la province

Il faut sans doute redonner le contexte.
Alençon d’abord (30 000 h), Flers ensuite (18 000 h) puis  La Ferté Macé (6 000 h) puis Mortagne (4 000 h) sont « couverts » par essentiellement quatre journaux: Le quotidien « Ouest-France« , bien sûr et « Le Maine Libre«  pour la Sarthe puis les hébdos « L’Orne-Hebdo » (Région d’Alençon) et « L’Orne Combattante » (Région de Flers).

Contrairement à la « grande ville » dans laquelle personne ne reconnait dans la rue le directeur d’un C.D.N. ni même d’un Théâtre national, le directeur de la Scène Nationale est ici une « star locale » (ou un « saltimbanque notabilisé ») qui fait la « Une » de l’Orne Hebdo » quand il se rase la barbe (j’ai la preuve !). La chose est évidemment dérisoire et ne m’a jamais grisé mais il faut en tenir compte.

Dans ce contexte toujours, il convient de faire la différence entre les « journalistes » et ceux (correspondants locaux) qui « écrivent dans le journal ». Ces derniers sont nombreux, incontrôlables (même par les rédacteurs en chefs), et de niveau… divers.
Les anecdotes les plus croustillantes sont évidemment de leur fait. (Et j’en ai quelques unes à disposition !)

3. Un respect mutuel jamais démenti.

Quelles qu’aient été nos relations humaines, le respect mutuel a toujours primé.
Même lorsqu’ils ne comprenaient pas toujours très bien mes pratiques ou mes réactions, je pense qu’ils ne m’ont jamais considéré comme un « rigolo ». Je les sentais même souvent comme envieux de mes libertés de choix et de ton. Ils m’en ont parfois fait voir de toutes les couleurs mais sans la moindre dérive sur la vie privée, par exemple.
De mon côté, j’ai toujours tenu la presse en général et la presse locale en particulier comme un élément constitutif de notre démocratie.
Avec les (vrais) journalistes, nous avons toujours parlé d’éthique, de rôle social et culturel. Opinions politiques mises à part (ils étaient forcément a-politiques, c’est à dire de centre droit), nous tombions souvent d’accord sur l’essentiel de la vie quotidienne

4. La presse n’a jamais été capable de remplir les salles ni, d’ailleurs, de les vider (malgré plusieurs tentatives).

De 1977 à 1984, les spectateurs étaient rares (très rares). La culture théâtrale des alençonnais (comme dans la plupart des villes de province de même importance à cette époque) était strictement celle du théâtre de boulevard. Les tournées « Baret » faisaient le plein et ma programmation était qualifiée « d’avant-gardiste », dans le meilleur des cas, et « d’intelli-chiante » pour les plus inventifs. Bien peu de gens soutenaient mes choix et le maire lui-même (Pierre Mauger – PS) commençait à s’interroger.
Je ne voulais rien céder car j’étais convaincu qu’il fallait, selon la formule de Brecht, faire du « petit cercle de connaisseurs, un grand cercle de connaisseurs ». L’avenir me donnera raison mais ce fut une période extrêmement difficile pendant laquelle la presse, sans me défendre vraiment, n’a jamais aboyé avec les loups. Je crois qu’elle trouvait mon combat étrange, un peu stupide (« Pourquoi veux-tu absolument montrer aux gens des trucs qu’ils ne connaissent pas et dont ils n’ont pas envie ? » me disaient les journalistes rigolards. Je leur répondais sur le même ton que je comprenais leurs interrogations dans la mesure où eux, cherchaient fébrilement à mettre dans leur journal, précisément, ce que les gens avaient envie d’y voir.
Quoi qu’il en soit, s’ils trouvaient mon obstination sympathique, ils étaient  persuadés de mon échec.
Leur question était plutôt de savoir combien de temps je tiendrais.
Mais aujourd’hui encore, je leur suis reconnaissant de cette bienveillance rigolarde car, s’ils ne pouvaient manifestement pas remplir mes salles, ils auraient pu, à ce moment-là, m’abattre très facilement.

5. Il me fallait absolument convaincre. La presse ne peu rien pour l'acteur culturel que vous êtes, mais vous ne pouvez rien faire sans elle.

Pendant toutes ces années, j’avais instauré, en début de saison, un « déjeuner de presse »
Dit comme ça c’est assez rigolo: Nous étions six… quatre journalistes, un collaborateur de la SN et moi !!! Modeste « déjeuner de presse » volontairement frugal (il eut été maladroit de ruiner la Scène nationale en frais de bouche) mais très intéressant. Je ne leur parlais jamais de la programmation. La plaquette de présentation de saison que je leur donnais ce jour-là était faite pour ça ainsi que les soirées de présentation au public.
Nous parlions de sens. De ce que nous pouvions attendre les uns des autres, de leurs besoins en matériel de communication et de mes besoins en information. Nous abordions des sujets parfois très éloignés du « spectacle », spécialement de politique locale, les potins… Clochemerle !. Nous apprenions à nous connaître.
Je souhaitais qu’ils forment (ou informe) leurs correspondants locaux: (Arriver à l’heure, assister à toute la représentation, ne pas prendre de photo au flash, ne pas se déplacer pendant le spectacle) Les « bases » en quelques sortes. Mais mes convives avaient renoncé depuis longtemps et ils s’en amusaient beaucoup.
Je souhaitais qu’ils assistent personnellement aux spectacles sans même s’obliger à écrire un article. Je les invitaient même à venir en famille gratuitement. En effet, je voulais qu’ils vivent le plaisir du spectacle comme des spectateurs « normaux », l’esprit libre et léger.

6. Nous ne sommes pas "critiques de théâtre"

« On n’est pas des spécialistes, on n’y connait rien. Dire qu’on aime ou pas, de quel droit  et puis ça n’intéresse personne. »
Je me suis beaucoup battu contre cette manière de voir les choses.
D’abord parce que l’opinion du spectateur (non spécialiste justement) m’intéressait évidemment beaucoup. Je souhaitais qu’ils « rendent compte » qu’ils écrivent comme « témoin ordinaire », « spectateur lambda ». Je leur demandais leur sentiment, pas une analyse.
L’essentiel pour moi, était qu’ils parlent de nous. Pas de moi mais de ce que nous voulions faire, de ce que nous faisions.
Je souhaitais qu’ils s’adressent à tous ceux qui n’étaient pas venus, à l’inconscient collectif de la population. Que les gens, pendant les repas de famille puissent dire « Ben nous on a des spectacles de danse à Alençon » ou bien « l’autre jour on a eu un chanteur qu’on voit souvent à la télé… Ah ben Raymonde, comment dont qui s’appelle ».
La conscience d’une vie culturelle de la cité doit aller au-delà des spectateurs directs.
Sur ce terrain, ils ont été d’un grand secours. La Scène nationale était très présente dans la presse locale. Mon objectif secret était que l’on parle de nous dans un des journaux au moins, une fois par semaine (en évitant, si possible, la rubrique « faits divers »!).
Je suis convaincu que l’incontestable (et inespéré) succès de la Scène nationale d’Alençon doit aussi beaucoup à cet encrage local que nous a donné la presse.

7. La banalisation de l'exceptionnel

Une autre vraie difficulté était la banalisation de notre activité.
Il y a 30 ans déjà, tout était déjà égal à tout et la venue des « Ballets de Montréal » passait largement derrière la sortie des pompiers sauvant le chat de Mme Michu.
Une petite association programme (avec difficulté et courage, il est vrai,) une soirée avec un chanteur local débutant va faire la Une. Nous programmions un artiste professionnel de renommée nationale voire internationale (hors star télé) une fois par semaine… C’était la routine.

Je le comprenais, bien sûr mais parfois, quand même, ça énerve !
Je marchandais les interviews des « stars », les échangeais contre des articles sur des personnalités inconnues: « Tu m’en fais autant sur Régine Chopinot que sur Bedos ». Un grand article sur un artiste inconnu des alençonnais par star. C’était un peu notre deal et ça a souvent marché!

8. Pour rire un peu: la télé régionale de l'époque.

On imagine mal aujourd’hui l’impact de la télévision régionale quasi naissante. Jusqu’en 1984, il n’y avait que 3 chaînes et FR3 ne diffusait qu’à partir de 18 h !!! Un passage de 3 mn à 19 h 20 et vous en aviez pour plus d’une semaine: « Je vous ai vu à la télé ». Nous aurions fait n’importe quoi pour qu’on parle de nous aux « actualités ».
Et d’ailleurs, nous l’avons fait !!!
J’ai été le « grand témoin » du journal d’Henri Sannier sur FR3 Caen (oui oui, le même, excellent journaliste, fin et sympathique par ailleurs). Il m’a interrogé, je me souviens, sur les « quotas laitiers » …
Pour nos créations, en particulier, cette notoriété était indispensable.
Alors quand l’équipe  de FR3 se déplaçait à 4 pour un tournage de 4 h pour une diffusion de 5 minutes, c’était un véritable commando. Je les ai vu, je le jure, monter sur scène en plein milieu d’une représentation, évidemment sans prévenir personne.
Ils apprenaient gentiment leur métier d’autant qu’ils l’exerçaient d’avantage dans les comices agricoles cantonaux que dans les salles de spectacles prônant l’excellence et l’innovation.
Et je garde pourtant de cette période, la nostalgie particulière d’un travail artisanal, de rencontres joyeuses où la réalité quotidienne relativise parfois la nécessaire exigence et où la dérision oblige à garder l’humilité qui sied aux circonstances.

9. Merci...

Je n’ai jamais cherché la « presse nationale », je ne l’ai jamais eu.
Et je suis lucide, je ne l’aurais jamais eu même si je l’avais cherchée. Notre travail d’artisan, besogneux, sans esbroufe ni esclandre, visant notre public local n’intéressait (et n’intéresse toujours pas) les médias nationaux.
Pardon, une seule fois, nous avons été cités au journal de France 2, un technicien s’était gravement blessé.

J’ai beaucoup appris de cette presse locale si souvent décriée.
Je me suis beaucoup amusé des fautes de frappe, des étrangetés de syntaxe, des approximations grammaticales. (Moins que Bernard Joyet qui est notre référence dans ce domaine)
Je me suis énervé de l’obstination des journalistes à vouloir photographier le public plutôt que la scène jusqu’à ce que je comprenne que chaque spectateur photographié était un acheteur potentiel du journal.
Je me suis fatigué à les mettre dehors (physiquement) quand ils bravaient l’interdiction de photographier au flash en plein milieu de la représentation…

Mais j’ai surtout mesuré la difficulté de leur travail, les pressions qu’ils subissaient, la faiblesse de leurs moyens (Quand même ! ils photographiaient au flash parce qu’ils n’avaient pas les moyens d’acheter des pellicules sensibles… Je leur en ai offert en cadeau pour un noël – et pour rire – ! Une autre époque décidément)…

Et j’ai compris leur rôle irremplaçable dans l’inconscient collectif, leur combat (tellement difficile parfois) pour leur liberté éditoriale, leur liberté de critique, leur liberté tout court.
Et je sais maintenant que cette liberté est la notre, le garant de notre démocratie.

Mais j’ai vu aussi les basculements de pouvoir du local vers national, du papier à l’audio-visuel (et spécialement avec les chaines d’infos continues) et maintenant au numérique.
J’en vois les dérives et m’en inquiète, comme tout le monde.

Alors je défends la presse locale comme je le peux, (en l’achetant, déjà), pour ce qu’elle m’a aidé dans le passé, pour ce qu’elle porte de nos provinces et spécialement de nos milieux ruraux, et parce qu’elle reste la plus proche, la plus humble, la plus simple et peut-être, pour quelques temps encore, la plus libre de nos moyens d’information.

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