Mes articles à moi

Programmateur … un drôle de métier

Précaution d’usage: Ni leçon ni conseil !
Je veux juste, dans ces « articles », témoigner, raconter « MES » expériences et mettre ici en débat éventuel (avec celles et ceux qui voudraient le nourrir) les conclusions provisoires que j’en tire aujourd’hui avec le recul, l’humilité et la légèreté qui s’imposent

1. « Programmateur » c’est un métier

« Programmateur » c’est un métier !!! (Ce fut le mien pendant 40 ans !!!)… Complexe et à la mission souvent mal (ou pas du tout) définie.

« Inviter » (en les payant !) des spectacles dans une salle, … Facile semble-t-il.

Tellement facile que je ne compte plus les « adjoints à la culture » de villes petites et moyennes qui, tout fraîchement élus, se disent capables, s’en mêlent et se sentent investis d’une compétence soudaine.

Je connais même un lieu dans lequel on a demandé à un employé municipal chargé de la maintenance de la salle de programmer 6 spectacles par an.

Je crois, moi, que c’est une mission magnifique, essentielle à l’action culturelle et artistique d’une ville, à la vivacité de la création sur tout le territoire, mais une mission ingrate qui nécessite des compétences complexes : Quoi (ou qui) programmer ? Pourquoi faire ? Comment choisir ? Qui choisit ? Pourquoi lui ou elle ? De quel droit ? Sur quels critères ?

J’ai « pataugé » pendant au moins 10 années, dans une grande solitude, avant de parvenir à trouver quelques réponses à ces questions. En tous cas MES réponses…
Alors si aujourd’hui, cet article peut participer à la réflexion des « petits jeunes » qui débutent … Leur proposer des pistes que je n’ai pas eues, mettre « quelques « parce que » sur tous leurs « pourquoi » (Yves jamait)

2. Un être convoité

Contrairement à ce que l’on peut penser de l’extérieur, le problème n’est vraiment pas de trouver des spectacles mais de choisir parmi tous ceux qu’on aimerait inviter.
Les programmateurs sont extrêmement sollicités, convoités, flattés, détestés ou adoubés
J’ai compté plusieurs années de suite… Je recevais plus de 500 invitations par saison pour aller voir des spectacles, dans toute la France (et même à l’étranger) souvent suivies de communications téléphoniques destinées à s’assurer que j’avais bien reçu… à quelle date je venais… s’il fallait me réserver un hôtel…

Tout cela est normal.
Etre programmé, (à fortiori dans une Scène Nationale) pour un artiste ou une compagnie, c’est simplement vital (dans tous les sens du mot : vital économiquement bien sûr, mais aussi artistiquement, socialement, psychologiquement, humainement…. Un artiste qui n’est pas programmé (donc qui ne joue pas) n’existe pas.)
Quand un programmateur ne vient pas voir le spectacle pour lequel il a été invité, l’artiste considère qu’il ne « sort jamais » ne va voir « personne ». Que si l’artiste n’est pas choisi c’est parce que le programmateur est nul, il a des « goûts de chiotte », qu’il ne tient pas compte des goûts du public (lequel aurait évidemment adoré !!!).
C’est normal, je le sais, je pensais la même chose des programmateurs qui n’achetaient pas MES spectacles.
Un programmateur doit absolument (je crois) comprendre les artistes et accepter ce qui peut être considéré comme du harcèlement parfois difficile à vivre.
Un artiste doit, de son côté, comprendre que, contrairement à ce qu’il croit légitimement, il n’est pas le seul au monde à faire de remarquables créations, que le programmateur ne peut pas tout voir et qu’il sera contraint, 9 fois sur 10 (j’ai compté) de refuser de le programmer.

Il arrive aussi parfois (et les sollicitations augmentent avec l’âge, l’expérience et le statut du programmateur) qu’il puisse « conseiller » les artistes.
J’ai pratiqué souvent mais avec prudence et parcimonie.
Oh ! la fameuse petite question qui tue, posée immédiatement à la sortie du spectacle par le metteur en scène ou les comédiens eux-mêmes: « Alors ? »
Si vous êtes enthousiaste, c’est le bonheur… Dans le cas contraire ….
On apprend, avec l’âge, à ne proposer que des critiques utiles. Quand le spectacle est en place, rien ne peut plus être réellement modifié. (Le mal est fait parfois !) Il est vain, et surtout extrêmement déstabilisant de souligner les aspects négatifs. Le défaut habituel du « critique débutant » est de refaire la mise en scène. Le programmateur n’est pas metteur en scène et quand bien même le serait-il, qu’il monte le spectacle autrement !
Il m’est arrivé parfois de tenter d’aider sur la lisibilité de certaines intentions « A cet endroit, je n’ai pas bien compris ce que vous vouliez montrer… Ce n’est pas essentiel, mais ne pourriez-vous trouver un moyen pour être un peu plus lisible ? » Le respect, toujours… fondamental et sincère.
Je ne résiste pas au plaisir de raconter la blague que m’a faite un jour un ami et que, à ma grande honte, j’ai réutilisée sans vergogne: A mes côtés, il a répondu : »Moi j’ai plutôt aimé votre travail mais (en me montrant du doigt), il a vraiment détesté ça »

Donc le programmateur, rappelons-le avec force, n’est rien s’il n’a rien à programmer. Il est donc au service conjoint de la « création artistique » et du public.
C’est un rôle compliqué mais définitivement exaltant.

3. Qu’est-ce que « programmer un spectacle » ?

Je risque la formule suivante :
Programmer,c’est organiser la rencontre réussie entre une œuvre d’art et un individu spectateur.
Vaste question, vaste projet…
Jean-Pierre Vincent disait (entre autres merveilles) : « L’individu sortant d’un spectacle n’est jamais exactement le même que celui qui est entré. »
J’adhère absolument à cette idée. Oui un spectacle doit littéralement (à des degrés divers évidemment) « changer la vie de l’individu »

Peut-être, pour comprendre mon point de vue, doit-on partager cette autre conviction : Le rôle de l’œuvre d’art (et de l’artiste) est de « proposer un monde, un univers particulier » ou, pour le moins « proposer une vision singulière de Ce monde  »
Dit plus simplement, il s’agirait donc, pour l’artiste, de proposer un univers particulier, son univers. Libre à l’individu spectateur de se laisser « intéresser », « séduire » par cette proposition ou de la rejeter, toute ou partie, au profit d’une autre vision.
Ainsi, au fil des spectacles, l’individu choisira dans les diverses propositions, exerçant ainsi sa curiosité, son ouverture d’esprit, ses capacités critiques… sa Liberté. Cet exercice répété l’aidera à mieux comprendre le Monde et à y trouver sa juste place.
On comprendra, par parenthèse, l’importance de permettre cette pratique le plus tôt possible dans la vie de l’individu et, du même coup, le rôle essentiel du « spectacle pour le jeune public »
Oui, une représentation d’un spectacle peut « changer la vie ». Ce fut le cas pour moi et pour d’innombrables personnes dont les témoignages, encore aujourd’hui, continuent à consolider cette conviction

La question devient donc : « Comment reconnaître, dans un spectacle, une vision singulière du monde ? ».
Mais c’est assez facile ! Qui contesterait que Raymond Devos, par exemple propose une vision singulière du monde ? Et la même vision, toute sa vie, dans tous ces spectacles ? Et Pina Bausch ? Et Shakespeare ? Et Brassens ? Et David Bobee ?, François Morel ?… Et tant d’autres.

En fait (et j’ose le dire) tous ceux que j’ai programmé dès l’instant où j’ai adhérer à cette vision de ma mission, dès l’instant où je suis parti à la recherche fébrile de « visions singulières du Monde » (rires !!!)

Certains esprits malveillants à mon égard rétorqueront « Et Cyrill Hanouna ? » Et bien oui, dans la mesure où cet individu propose un monde identifié, décadent, vulgaire et populiste… et toujours le même, il fait son « œuvre ». J’espère simplement que personne (même un esprit malveillant) ne songerait à la qualifier d’artistique (alors même qu’elle est « spectacle » et qu’elle en utilise les outils et les ressorts).

4. Ensuite, il importe de « réussir la rencontre »

Je vous livre une réflexion brutalement sans plus de commentaires :
Pour qu’un individu soit amener à « entendre » une proposition et à y adhérer éventuellement, il faut qu’il y trouve les 3 éléments (et si possible dans l’ordre) : Le PLAISIR,  l’EMOTION et  l’INTELLIGENCE.
On observera, je crois, qu’un élément, pris séparément, menace de conduire à l’échec : l’émotion seule, à la manipulation possible, l’intelligence seule, à l’ennui probable, le plaisir seul ????

Le programmateur est donc un « médiateur ». Sa mission consiste à inviter la « bonne personne » à rencontrer le monde susceptible de lui plaire et de l’émouvoir et de l’intéresser.

Il est donc nécessaire de bien connaître à la fois, les individus « public » (car la masse n’existe pas – Cf à nouveau Jean-Pierre Vincent : le public n’est qu’une juxtaposition d’individus différents qui partagent au même moment et collectivement un même événement) et l’œuvre proposée.

A la surprise générale (et particulièrement à celle des artistes parfois), j’ai très souvent conseillé à des spectateurs de ne pas venir à certains spectacles. « Pas vous… Pas à celui-là… Pas maintenant… »
Dit trivialement, si vous réussissez à faire venir 500 personnes prises au hasard à une soirée poétique sur Lautréamont, vous n’êtes pas près de les revoir !!!
Pour autant, programmer une soirée poétique autour de Lautréamont est un bonheur nécessaire !

 

5. Mais qui doit choisir ?

De mon point de vue : Une personne unique, responsable et connue des financeurs, des élus et surtout du public. Cette personne identifiée est libre et donc pleinement responsable de ses choix assumés.
Le public doit savoir à qui il doit cette soirée inoubliable qu’il a vécue et à l’inverse, qui est responsable de ce moment d’ennui insupportable, de ce vol qualifié, qu’il à payé 20 €.
Ce n’est pas par hasard que le ministère (et l’O.N.D.A., ) exigeait, pour financer une structure, que le directeur soit l’unique responsable de la programmation.

Et il y a d’autres raisons :
Il est tout de même assez normal que, dans la mesure du possible, on « voit » avant d’acheter… Un spectacle comme n’importe quoi d’autre. Le poste « déplacements du programmateur» est (et doit être) financièrement lourd pour la structure. Pour en « choisir » 50, je voyais chaque année plus de 200 spectacles. Je ne faisais que mon travail.
Par ailleurs, il faut de longues années d’expérience pour « juger de la qualité d’un spectacle » et pour évaluer l’intérêt qu’il peut représenter pour le public, pour mesurer l’originalité et la singularité de l’univers qu’il propose.
Puissent les élus, financeurs et décideurs lire ce chapitre !!!

Bien sûr, la « prise de risque » s’impose à l’évidence lorsque, d’une manière ou d’une autre l’on participe à la production et que l’on s’engage, en conséquence, à montrer le spectacle fini alors qu’il n’en est qu’au stade de projet.

6. Et de quel droit ?

Cette question m’a hanté pendant des années.
Elle est régulièrement posée au programmateur sous forme d’attaque frontale 1/ par les artistes 2/ par tous ceux qui n’ont pas ce pouvoir 3/ par tous les spectateurs éventuellement déçus 4/ par les élus quand un spectacle n’a pas plu (ou quand il a fait scandale).

Là encore la chose est légitime. Il s’agit d’un pouvoir discrétionnaire considérable évidemment. Il s’agit donc, pour soi-même, d’être parfaitement au clair sur la légitimité de son exercice, ses limites et les modalités de son exercice.

Choisir les spectacles n’est pas un « droit » mais un « devoir ».

7. Alors, au bout du compte, comment faire ?

Le premier piège, me semble-t-il, est la question des « goûts » du programmateur.
Qu’il aime ou n’aime pas la danse, Brassens ou Cyrill Hanouna ne devrait intéresser personne et rester dans le domaine de la sphère privée.
« Je programme parce que j’aime ça » relève (de mon point de vue bien sûr) de la faute professionnelle.

Oui, j’ai programmé de nombreux spectacles qui ne correspondaient pas à ma sensibilité artistique et j’ai refusé de nombreux copains que j’avais plaisir à voir sur scène pour nombre de raisons personnelles.

Si l’on adhère aux quelques idées développées ici, les questions à se poser deviennent assez limpides :
1/ En quoi ce spectacle propose-t-il un univers singulier ou, pour le moins, un réel point de vue sur le « fonctionnement du monde »
2/ En quoi est-il susceptible d’interroger les certitudes, aprioris, idées reçues du spectateur relatifs à la « Marche du monde » (de « changer la vie ! »)
3/ Offre-t-il « Plaisir », « Emotion » et « Intelligence »

Si je réponds positivement à ces trois questions, alors je programme ce spectacle sans hésitation…

Heu…
– S’il est disponible aux dates auxquelles je peux l’accueillir
– Si j’en ai les moyens financiers
– S’il est compatible avec les possibilités techniques de la salle
– …

8. Programmateur: un métier "formidable" ... au sens propre.

On l’aura compris, je l’espère. Ce long article se veut un hommage confraternel à tous les programmateurs dans toute la France (et ailleurs – Quebec, Belgique, Suisse, notamment que j’ai bien connus) qui font ce travail avec compétence et passion.
S’il existe, comme dans tous les métiers, quelques rares « erreurs de casting » qui décident de leur fauteuil de « patron » par copinage ou cooptation, l’immense majorité se bat au service des artistes et du public, et parvient à obtenir d’eux cet indispensable lien de confiance, et de respect mutuel.

J’ai fait ce métier avec une totale liberté et des moyens (notamment de déplacement) importants que m’octroyait le statut de « Scène Nationale ». Mon respect et mon admiration n’en sont que plus sincères envers tous mes collègues qui doivent se battre dans l’adversité politique, sans soutien réel et sans moyens techniques et financiers suffisants.
Et, aux dernières nouvelles, on me dit que leur situation ne s’arrange pas vraiment.

Vous souhaitez nous faire partager vos convictions ?

Envoyez-moi vos écrits et participez à la vie de ce site.

Laisser une réponse