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Les « Relais Culturels Régionaux » (en Normandie) ont 10 ans. A cette occasion, j’écris à leurs directeurs.trices

Par 9 décembre 2019 décembre 12th, 2019 Aucun commentaire

Chers amis,

A l’heure où les « Relais Culturels Régionaux » fêtent leurs dix ans, vous avez eu la superbe idée de sortir un documentaire passionnant. Il explique (enfin) ce que sont vos établissements, leur fonctionnement, leur utilité et peut-être surtout l’importance de la présence de la création artistique en milieu rural (ou semi-urbain).

En donnant la parole aux artistes bénéficiaires de vos structures, vous montrez de façon concrète, voire émouvante, le sens profond de tout ce processus : l’aide à la création (évidemment centrale) mais aussi l’animation artistique et culturelle, inhérente au projet mais maintenue, fort heureusement, à sa juste place.

Il était temps !

Car malgré le fait (passé largement inaperçu) que ces « Relais Culturels Régionaux » aient été distingués nationalement comme « politique culturelle particulièrement innovante », qui en parle ? Qui en a, un jour, fait la promotion (à part vous, bien sûr) ? Qui « en est fier » ? (Et pourtant, on devrait)

A l’anniversaire de ces dix ans, il manque des éléments au documentaire.

Je me moque éperdument que « La France sache », que « le public sache »… mais je crois important que vous, qui les avez mis en place, fait vivre et qui, chaque jour devez en défendre l’existence même, vous.. vous sachiez et en conserviez la mémoire.
Car je ne suis pas sûr que vous ayez tous la connaissance, ou le souvenir précis de « comment ça s’est fait… Par qui, comment et pourquoi ils sont nés ».

Alors, je vais vous raconter tranquillement, sereinement car je n’ai aucun regret et n’en veux à personne, au contraire, je suis très fier, très content de tout et spécialement au regard de ce documentaire que je trouve décidément très bien.

Tout commence, je crois, lors d’une rencontre très politique (je ne sais plus où) organisée par la Région entre le Président de l’époque (Philippe Duron) et les « cultureux » de Basse Normandie. Le Président se prend une volée de bois vert. Les critiques fusent et ça chauffe vraiment. En tant que directeur de la Scène Nationale d’Alençon (nanti donc, au regard des autres) je suis plutôt en tête de la fronde sur un terrain très politique. « Je ne comprends pas qu’une Région « de gauche » mène à ce point, sur le plan culturel, la même politique que la droite c’est-à-dire une politique de prestige (Les Arts Florissants, L’Ensemble, Les festivals …) au détriment des forces vives (et spécialement des compagnies mais pas que…) qui meurent dans l’indifférence et l’ignorance de l’Abbaye aux Dames ». J’insiste aussi sur l’absence d’un discours politique, le « vide de la pensée culturelle » indigne de la gauche. Philippe Duron ne dit rien, remercie les participants pour leur franchise et la clarté de leur propos et surtout il retient (découvre ?) que les cultureux sont « remontés » et qu’ils attendent beaucoup de lui.

C’est ainsi que, plus tard, il me sollicite pour le rejoindre à son cabinet pour, me dit-il « l’aider à mettre en place une politique culturelle de gauche ». Une telle proposition ne se refuse pas et je quitte « Ma » Scène Nationale plus tôt que prévu avec un enthousiasme fou. Et j’avais raison, Philippe Duron m’a donné tous les moyens (et d’abord sa confiance totale) nécessaires (mais on le verra insuffisants) pour faire bouger la machine administrative qui m’a accueillie par ces mots « Donc c’est vous qui allez vous occuper des « artistes », ces « quémandeurs, incontrôlables et jamais contents »…
J’étais prévenu !

J’ai toujours été convaincu que rien n’était possible sans les « acteurs culturels » et encore moins contre eux. Il fallait d’abord faire le point. Que se passait-il vraiment dans cette région sur le plan culturel ? Quels étaient les besoins, les aspirations légitimes de ceux qui faisaient ou finançaient la Culture sur notre territoire ?

J’ai donc proposé des « Assises Régionales de la Culture ». Je le dis, ce fut une période formidable. Malgré quelques inévitables « sceptiques », ceux qui étaient mes collègues, des élus locaux, des publics engagés… ont participé à un nombre considérable d’ateliers, de rencontres, de débats pendant plusieurs mois avec en bouquet final, une réunion générale à Hérouville avec Philippe Duron faisant un bilan brillant de ces assises… et annonçait, ce jour là, la création de « Relais Culturels Régionaux »

C’est que, si je devais synthétiser à l’extrême ces assises, je dirais

1/ Que les acteurs culturels ont été sensibles au fait d’être (enfin) écoutés.

2/ Que les artistes manquaient d’argent, sûrement, mais aussi de lieux de travail

3/ Que les « acteurs culturels » entendaient être impliqués dans les décisions, devenir vraiment « acteurs » dans l’élaboration et la mise en place de politiques qui les concernaient en premier chef.

Et j’étais absolument d’acco[JC1] rd avec eux.

J’ai donc travaillé, pour le Président (le conseiller ne décide rien, il propose) à la mise en place de lieux financés par la Région implantés dans des territoires ne disposant pas de structures d’aide à la création (excluant ainsi les villes importantes) destinés à recevoir des artistes au travail.

Chaque lieu aurait une ou deux « dominantes artistiques », assurerait une « action culturelle et artistique de proximité » en lien avec leur travail de création et proposerait des hébergements en plus de salles de travail.

J’ai donc élaboré à la fois, un cahier des charges précis pour ces lieux et des conditions draconiennes pour les conditions de leur implantation.

Mais lorsque j’ai précisé ce qui pour moi (théâtreux) était une évidence : les résidents de ces Relais Culturels toucheraient un salaire pour travailler, le Ciel (les financeurs, les élus, les services…) m’est tombé sur la tête.

Et quand Philippe Duron a annoncé la création de ces « Relais Culturels Régionaux » qu’il défendait sans nuance et sans ambiguïté, la question de la rémunération des artistes n’était réglée que dans sa tête.

Et puis, Philippe Duron est élu maire de Caen. Il embarque avec lui quasiment tous mes collègues du cabinet, me laissant, légitimement, la charge de mettre en place la politique culturelle que nous avions élaborée ensemble.

Et ce fut l’enfer. Tout le monde (administration, élus… ) a dit (par la voix du Directeur Général des Services : « Le Président n’est plus là. Tout est à remettre à plat. Tout reste à valider. »

Aux oubliettes (et rejetée avec violence) l’idée de « co-construction des politiques culturelles avec les acteurs de terrain » et la « commission consultative » afférente que j’avais prévu de mettre en place.

Toutes les conclusions et propositions des « Assises » disparaissent des radars du jour au lendemain, comme n’ayant jamais existées.

Soit, je ne suis que « conseiller » qui vient d’être réembauché sans mission précise par le nouveau président Laurent Beauvais.

Mais les « Relais Culturels » j’y tenais absolument et étais prêt à quitter le cabinet si je ne les mettais pas en place pour deux raisons :

1/ Ce projet était innovant, emblématique de ce que pouvait faire une Région pour aider la création et les territoires isolés, utile, voire indispensable pour sauver le « vivier créatif » de notre pays…

2/ Je m’étais engagé auprès de mes amis artistes. Ces « Relais » était tout ce qui restait de la raison pour laquelle j’avais été embauché par Philippe Duron et mon seul espoir d’avoir « fait quelque chose » de mon passage à la Région.

Je m’y suis donc accroché coûte que coûte, seul, absolument seul contre tous.

Le projet, plusieurs fois passé en commission, plusieurs fois retoqué, la pression insupportable et insoupçonnée d’élus de villes qui voulaient un « Relais » par copinage, (l’un d’eux a réussi d’ailleurs), le service culturel qui n’a pas à avoir d’état d’âme n’étant évidemment pas à mon service s’est mis en « position latérale de sécurité » utilisant l’arme la plus efficace dont il dispose : l’inertie, tout s’est dressé devant moi comme un mur infranchissable

Mais j’ai gagné je ne sais encore comment mais en utilisant toutes les armes d’un condamné. Fortement encouragé par le Président, j’ai quitté le cabinet volontairement peu après. Je précise que je ne lui en veux pas. Les Relais Culturels Régionaux n’étaient ni son idée, ni son combat ni même sa préoccupation. Il avait d’autres terrains dans lesquels il a d’ailleurs excellé.

 Sincèrement, je n’en veux à personne. Tous avaient leurs raisons et n’ont jamais visé ma personne.

Mieux, je comprends parfaitement les positions de la Région à l’époque. Politiquement, elle ne souhaitait pas s’engager dans une dépense qu’elle pensait exponentielle et forcément pérenne. L’administration, de son côté, tenait à conserver son pouvoir discrétionnaire. Elle pensait (à tort), par méfiance à l’égard des « cultureux » que la « co-construction » était un piège.

Mais on comprendra mieux sans doute que je revendique aujourd’hui fièrement la paternité des magnifiques outils que vous avez su mettre en œuvre.

C’est le seul but de ce (trop) long courrier : vous remercier.

Par votre travail, votre détermination, votre enthousiasme et vos compétences, vous m’avez donné raison. Vous avez magnifiquement mis en musique une idée qui m’était chère et qui, sans vous, n’aurait jamais vu le jour.

Je sais que rien n’est simple, rien n’est gagné. Je sais que ce combat qui fût le mien, vous le menez tous les jours pour survivre. J’ai la conviction que si la Région continue à financer ces « Relais Culturels Régionaux » c’est uniquement grâce à la qualité de ce que vous y produisez, c’est parce que vous avez su les rendre indispensables dans le paysage culturel régional.

Vous savez maintenant peut-être plus précisément d’où vous venez. J’insiste vraiment, je n’en tire aucune gloire personnelle. Le mérite de l’existence de ces « Relais Culturels Régionaux » aujourd’hui vous revient à vous seul.es, vous l’aurez compris.

Puisse ce récit vous encourager à continuer ce combat qui est maintenant le vôtre..

Du fond du cœur… Merci


 [JC1]c

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La réaction de Nathalie Miravette:
« Jean-Claude Collot est une source d’inspiration sans cesse renouvelée.
Oui, l’enthousiasme, la bienveillance, la gentillesse sont des qualités fondamentales.
Alors les grincheux, les médisants, les noirs d’âme, les pas beaux du cœur , n’allez pas voir le site de Jean-Claude.
Quant aux autres, ne boudez pas votre plaisir !

La réaction de François Morel:
« Plutôt que perdre du temps à dénigrer, à dire ce qu’il n’aime pas, Jean-Claude partage ses enthousiasmes, ses amitiés, ses admirations. C’est un travail bienveillant et indispensable qu’on pourrait tous faire! »

Jean-Pierre Vincent.
De tous les pensionnaires de mon « Panthéon des vivants », il est celui qui m’impressionne le plus encore aujourd’hui

A l’heure où les municipalités vont (peut-être) s’interroger sur leur « politique culturelle » Nantes reste sans doute la plus belle réussite. J’ai tellement appris de Jean Blaise !

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